L'Autre

Publié le par miniklochette


L'homme sombre passait lentement. La ruelle noire était éclairée par la lumière des chandelles qui filtrait à travers les volets cassés.

La vieille ville lui rappelait son enfance. Les odeurs lui revenaient en tête.

Il arpentait les pavés qu'il avait autrefois posé un par un.

Le dos brûlé par le soleil, trempé de sueur, il travaillait dur pour enfin s'offrir la ferme à la sortie de la ville.

Au détour d'une maison, il trouva cet ami qu'il avait aidé bien des années plus tôt.


Il était grand et robuste alors, mais à présent il arborait cette barbe qui sentait le sel et avait le dos courbé par le poids des années. Debout sur le pas de la porte, il attendait que son ami arrive.

A sa vue son sourire s'éclaira, ses yeux pétillèrent de malice. A son grand bonheur, ils s'étaient reconnus.

Il habitait dans cette maison du village tout en pierre qu'il avait bâti de ses mains. Il en avait d'ailleurs toujours été fier.

Une lanterne à la main, il accueillit l'homme avec chaleur.

L'accolade fut un peu trop longue, le silence un peu trop pesant, mais peu importait, ils étaient réunis à nouveau.

Le vent s'engouffra dans la maison éteignant au passage les bougies éclairées sur la table.


Un fumet de rôti bien cuit vint lui chatouiller les narines. Il grimaça de bonheur. Trop longtemps il s'était perdu dans l'odeur des tavernes, bu la bière un peu trop tiède, avalé la nourriture un peu trop grasse avec le goût insipide d'un jus à l'eau.


Non, tout ça était bien terminé, sa vie de bohème s'arrêtait là, il était revenu.

Alors, comme le poisson ramené par le fil il entra enfin.


La demeure baignait dans une douce chaleur.

La pièce était assez grande pour y faire manger vingt personnes. La table était dressée de trois assiettes déjà pleines de rôti et de bonnes pommes de terre, le tout fumant dans un délice d'odeurs.


Ils s'avancèrent doucement. Ils se placèrent côte à côte, comme autrefois, le dos tourné vers la cheminée qui brillait.

Ils n'avaient échangé aucune parole, seules leurs âmes bavardaient en silence.


Et puis soudain comme sortie d'un rêve elle arriva. Elle resta plantée les mains sur les hanches, le regard surpris. Ses lèvres remuaient mais pas un son n'en sortait.

Enfin elle réalilsa, secoua la tête et lança « J'y crois pas! ».


Elle était toujours aussi belle, mais les sacrifices d'une vie se lisaient clairement sur son visage. Les traits tirés de fatigue se détendirent et dans un élan de bonheur, elle se jeta à son cou.


Le cliquetis des couverts contre les assiettes les ramena brusquement sur terre.

Ils s'assirent joyeusement, les larmes aux yeux d'une telle retrouvaille.


Le repas se passa dans la bonne humeur comblé par les souvenirs communs, chacun riant aux éclats des sottises de l'autre.

Puis la nostalgie s'installa. Ils finirent par lui demander ce qu'il avait fait, ils cherchaient des réponses, des vérités.

L'homme ne répondit qu'à moitié à toutes les questions, éludant la plupart.

Et le temps passa, bientôt le gazouilli des oiseaux annonça l'aube.

Nul ne s'était aperçu que les chandelles diminuaient et que le jour pointait.

La lumière s'installa calmement sur la ville encore endormie.


Le vent glacé continuait de gronder entre les ruelles.

Il était là, seul, debout à contempler ce paysage qu'il n'avait plus revu depuis quinze années. Le soleil grandissait sur les pierres, la vie reprenait sa place dehors.


Il attendit que ses amis dorment à point fermés....

Il prit sa décision. Il avait emporté avec lui toutes les réponses à leurs questions, un seul objet, une seule lettre.

Sur le papier était inscrite d'une écriture bien connue de son ami, celle du père Bertrand, qui reconnaissait l'avoir confessé et ne pouvait absoudre le crime qu'il avait commis. Le père jurait de garder secret de sa confession, mais l'intimait de fuir.


L'objet était une simple paire de ciseaux, aujourd'hui rouillée, mais qui gardait les traces de sang d'un père qu'il avait assassiné.


Il écrit, de ses mains maladroites usées par les travaux, un long courrier pour expliquer sa venue, expliquer son départ.

Au bout d'une heure, peut être deux, il ouvrit la porte et se glissa à l'extérieur.


Il attendit un long moment adossé au mur.

Il entendit quelqu'un remuer à l'intérieur, un cri, des pas sourds.


Voilà qui est fait!!


Il jeta un dernier regard en arrière, il aperçu par la fenêtre ses amis qui le laissaient s'échapper, encor une fois, et pour toujours.

Un dernier sourire, il avait bien compris qu'il ne serait plus l'ami.

Au delà des vitres le couple regardait l'homme. Ils regardaient l'autre s'éloigner.

Publié dans Histoire d'y croire

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